
Le premier dirigeant prolétarien de Cuba n’était ni socialiste, ni même né sur l’île. Il s’appelait Saturnino Martínez : originaire des Asturies, partisan à son arrivée sur l’île de l’intégrité de l’Empire espagnol et membre du « Corps des Volontaires 1 ». Malgré cela, la classe ouvrière cubaine lui doit une profonde reconnaissance.
Saturnino émigra à Cuba alors qu’il était très jeune et y exerça, entre autres métiers, celui de fabricant de cigares. Bien que conservateur sur la question du séparatisme, ce fils des Asturies fut influencé par la pensée libérale de personnalités cubaines progressistes telles que Nicolás de Azcárate, président du Lycée de Guanabacoa et membre de l’illustre Société Économique des Amis du Pays.
C’est dans la bibliothèque de cette institution — où il travaillait comme bibliothécaire après sa journée de travail manuel — que Saturnino se « contamina » des idées de progrès et des Lumières défendues par les secteurs les plus avancés de la bourgeoisie créole.
Comme en Europe, où les conquêtes du libéralisme servirent de protection contre l’intolérance et permirent le développement des courants socialistes, ce même esprit éclairé permit à Saturnino Martínez de préparer un terrain qui, grâce à la création de journaux, de bibliothèques et d’associations ouvrières, allait plus tard accueillir les doctrines les plus radicales engagées en faveur des travailleurs.
Martínez ouvrit les portes de la conscience sociale ouvrière — peut-être pas toujours volontairement — à des mouvements qui cherchaient à améliorer la condition des travailleurs, soit par la réforme politique, soit par la révolution contre l’État. En s’efforçant d’élever le niveau culturel des ouvriers, il ouvrait sans le vouloir, dans une société agitée par les conspirations indépendantistes, une véritable « boîte de Pandore ».
Saturnino Martínez fut un précurseur dans la dénonciation des très mauvaises conditions de vie que subissait le prolétariat cubain naissant à l’époque coloniale. Toutefois, il le fit toujours depuis une position conservatrice, faisant appel aux sentiments de l’éthique chrétienne et veillant à ce que ses critiques ne soient pas assimilées à celles des adversaires du régime colonial.
L’année 1865 marque l’essor de son activité. Sous son impulsion furent introduites les lectures dans les manufactures de tabac et fut fondé La Aurora, le premier journal ouvrier de l’histoire cubaine. Au milieu de la même année, il créa également l’Association des Fabricants de Tabac de La Havane.
Un visiteur « dangereux » sur l’île : les idées anarchistes
On peut dire que les idées anarchistes se diffusèrent à Cuba de manière progressive et discrète, en commençant par la propagande en faveur des coopératives.
Le premier vecteur de cette diffusion — ce que les autorités actuelles appelleraient un « canal de transmission » — fut précisément l’hebdomadaire La Aurora, dirigé par le prudent Saturnino. C’est par son intermédiaire que furent popularisées les idées du penseur français Pierre-Joseph Proudhon, devenu très connu parmi les membres les plus politisés des premières associations de typographes, de journaliers et d’artisans
Les anarchistes prennent la tête du mouvement ouvrier
Les années 1880 furent marquées à Cuba par une forte effervescence anarchiste. L’arrivée de nouvelles vagues migratoires en provenance de la métropole espagnole entraîna une diffusion accélérée des idées socialistes parmi les travailleurs cubains.
Il convient de préciser qu’à cette époque, la conception du « socialisme » la plus répandue en Espagne était celle fondée sur les principes anarchistes de Mikhaïl Bakounine. Ce phénomène inquiétait profondément Karl Marx, qui avait chargé son gendre, Paul Lafargue — né à Cuba et métis, ce qui renforçait encore son caractère créole — de combattre l’influence des idées de son ancien adversaire russe au sein de la Première Internationale.
Malgré le fait que les Cubains comptaient un parent dans la famille de Marx, l’ironie de l’histoire voulut que ce ne soient pas les conceptions du socialisme d’État qui dominent d’abord l’imaginaire de l’artisanat cubain. Les ouvriers de l’époque, peut-être guidés par un instinct plus sûr que celui de leurs descendants du XXe siècle, préféraient les principes du socialisme libertaire, tels qu’ils avaient été affirmés lors du deuxième Congrès régional de la Fédération des travailleurs de la région espagnole, tenu à Séville le 24 septembre 1882.
À cette époque apparurent dans l’île de nouvelles publications ouvrières. Parmi celles de tendance clairement anarchiste figurait El Obrero, lancée en 1885 par le typographe Eduardo Pineda et qui devint pendant un temps l’organe du Cercle des Travailleurs de La Havane.
Cette organisation avait été fondée la même année, le 6 février. Parmi ses fondateurs se trouvaient plusieurs dirigeants anarcho-syndicalistes bien connus issus de différents corps de métier, notamment de Enrique Messonier et Enrique Crecci. Tous deux participeraient également, en 1887, à la fondation de la première Fédération locale des ouvriers du tabac parmi les travailleurs cubains émigrés à Tampa et Key West.
Le Cercle des Travailleurs de La Havane avait pour objectif de fournir une instruction laïque aux ouvriers, de créer des bibliothèques, d’éloigner les producteurs de la politique institutionnelle et d’effacer toute distinction fondée sur la race, la nationalité ou la hiérarchie sociale.
L’activité de propagande inspirée par le Cercle encouragea la création de nombreux groupes anarchistes dans différentes régions de l’île, particulièrement à La Havane et dans la région centrale.
Un autre facteur important dans la diffusion de l’anarchisme fut le journal espagnol La Tramonta. Ses exemplaires arrivaient à La Havane en quantités considérables avant d’être distribués dans diverses localités comme Santiago de las Vegas, San Antonio de los Baños et Batabanó.
Il n’arrivait pas seulement des journaux remplis d’idées anarchistes ; parfois débarquaient également des militants particulièrement combatifs. Tel fut le cas du Catalan Valero Bardejí, recherché par la police, qui arriva à La Havane en 1884. Après avoir établi des contacts avec son compatriote Enrique Messonier, il organisa des groupes anarchistes d’« action directe », dont certains comptaient jusqu’à dix-neuf membres, donnant beaucoup de fil à retordre aux autorités coloniales.
À la fin de l’année 1886 émergea la figure la plus prestigieuse de l’anarchisme cubain : Enrique Roig San Martín.
Né à La Havane en 1843 d’un père cubain, professeur de chirurgie, et d’une mère mexicaine, il devint ouvrier du tabac en 1880. D’abord intéressé par les idées autonomistes, il découvrit en 1882 la doctrine anarchiste, dont il devint l’un des plus ardents défenseurs jusqu’à sa mort.
Roig San Martín prit la direction rédactionnelle du Boletín del Gremio de Obreros, organe des ouvriers du tabac créé par Saturnino Martínez. Plus tard, il fonda le plus combatif des journaux ouvriers de La Havane : El Productor (1887).
Cet instrument d’agitation ouvrière demeura sous sa direction jusqu’à sa mort, survenue le 29 août 1889. Ses funérailles témoignèrent de sa popularité et du respect dont il jouissait non seulement parmi les artisans, mais aussi dans une large partie de la société, qui voyait en lui un homme idéaliste et incorruptible.
Sa disparition prématurée priva le mouvement anarchiste de l’un de ses « trois Enrique » : Roig, Messonier et Crecci. Malgré cette perte, l’activité des socialistes libertaires continua de progresser dans la colonie cubaine.
L’action menée par El Productor en faveur des ouvriers fut si importante qu’en 1888 la Junte centrale des artisans de La Havane le désigna comme son organe officiel.
Ses pages diffusaient sans détour les principes fondamentaux de l’anarcho-syndicalisme : rejet de l’activité politique, négation des nationalismes, refus absolu de l’État, etc.
Cette influence contribua temporairement à éloigner les ouvriers aussi bien du projet indépendantiste défendu par José Martí que des conceptions du socialisme autoritaire inspirées par Marx en Europe.
Cependant, El Productor n’était pas seulement un outil de propagande. Grâce à l’organisation anarchiste Alianza, le journal participa activement à plusieurs mouvements de grève, notamment la première grève victorieuse du secteur du tabac en décembre 1887.
Hostile à toute idée de nationalité, El Productor encourageait néanmoins une forte solidarité ouvrière internationale. Il commémorait chaque anniversaire de la Commune de Paris comme une date symbolique pour les travailleurs du monde entier et lança une vaste campagne de protestation contre les condamnations à mort prononcées aux États-Unis contre les anarchistes impliqués dans l’affaire de Haymarket, à Chicago.
Le 2 octobre 1887, les anarchistes cubains fondèrent un Comité de secours destiné à soutenir les huit condamnés. Parmi ses nombreuses initiatives figurait l’organisation d’une grande assemblée, tenue le 8 novembre au Cirque Jané, afin de demander au gouverneur de l’Illinois leur grâce.
Plus de deux mille travailleurs y participèrent, représentant de nombreux métiers : lithographes, ouvriers du tabac, mécaniciens, boulangers, cordonniers, tailleurs, cigariers, blanchisseurs et bien d’autres.
Célébration du 1er mai : Cuba parmi les premiers pays d’Europe et d’Amérique
Peu de gens savent que, grâce à l’élan des anarchistes cubains, Cuba fut l’un des rares pays à célébrer, dès 1890, pour la première fois dans l’histoire, la Journée internationale des travailleurs du 1er Mai.
Cette initiative mondiale avait été décidée lors du congrès tenu à Paris en juillet 1889, qui donna naissance à la Deuxième Internationale (auquel participa le Cubain Paul Lafargue). Les délégués y appelèrent à organiser une grande manifestation internationale au cours de laquelle les travailleurs exigeraient des pouvoirs publics la réduction de la journée de travail à huit heures.
Bien que cette initiative ait été portée principalement par des organisations social-démocrates européennes, le Cercle des Travailleurs de La Havane, de tendance anarchiste, prit l’initiative d’organiser également cette commémoration à Cuba.
Cela n’avait rien d’étonnant : pour les anarchistes cubains, cette date permettait aussi d’honorer la mémoire des militants anarchistes de Chicago, pour lesquels ils avaient mené une intense campagne de solidarité.
Le 20 avril, le Cercle des Travailleurs lança un appel à une manifestation publique et pacifique destinée à montrer aux classes dirigeantes, au gouvernement et à l’ensemble de la société quelles étaient les aspirations du monde ouvrier cubain.
Environ 3 000 travailleurs participèrent au défilé. Le cortège partit de l’ancien Campo de Marte (l’actuel Parc de la Fraternité), traversa les rues Reina, Galiano, San Rafael et Consulado, avant de se terminer au Skating Ring, une salle située à l’angle des rues Virtudes et Consulado. Près de quinze orateurs prirent la parole.
Ils dénoncèrent :
- les conditions de misère et d’exploitation des travailleurs cubains ;
- la longueur excessive de la journée de travail ;
- les discriminations raciales ;
- les inégalités sociales.
Ils réclamèrent :
- la journée de huit heures ;
- l’égalité entre Blancs et Noirs ;
- la transformation radicale de l’ordre social existant ;
- la création d’une fraternité humaine universelle.
L’auteur souligne le contraste qu’il perçoit entre la liberté d’expression existant alors dans la Cuba coloniale et celle qu’il estime exister dans la Cuba contemporaine. Selon lui, les syndicalistes de l’époque pouvaient exprimer librement leurs idées tant qu’ils ne recouraient pas à l’action armée.
L’année suivante, le gouvernement colonial espagnol autorisa de nouveau la célébration de la Journée des travailleurs, mais imposa qu’elle se déroule dans un lieu fermé : le théâtre Irijoa (aujourd’hui théâtre Martí).
Lors de cette assemblée furent adoptées plusieurs résolutions, parmi lesquelles l’organisation d’un nouveau Congrès ouvrier régional, dont la préparation fut confiée au Cercle des Travailleurs.
Cependant, toutes les activités des anarchistes ne demeuraient pas dans le cadre légal.
À cette même époque, onze militants libertaires furent jugés pour l’agression au couteau d’un ouvrier réformiste soupçonné d’entretenir des liens avec la police. Bien qu’ils aient été acquittés, l’affaire servit de prétexte à une nouvelle vague de répression contre le mouvement anarchiste.
Cette campagne répressive entraîna notamment la suspension temporaire du journal El Productor, qui ne reparut qu’en 1892.
L’étincelle s’allume
Du 15 au 19 janvier 1892 se tint le Congrès régional ouvrier de l’île de Cuba.
L’appellation « régional » s’expliquait par le fait que le mouvement ouvrier cubain se considérait encore comme une composante du mouvement ouvrier espagnol.
Le congrès eut lieu dans les locaux du Centre Galicien de La Havane, situés à l’angle du Prado et de la rue Dragones.
Soixante-quatorze délégués y participèrent.
Les discussions portèrent librement — sans contrôle d’un parti politique — sur les principales préoccupations du monde du travail :
- la journée de huit heures ;
- le droit de grève ;
- les formes d’organisation ouvrière ;
- l’égalité raciale ;
- la condition des femmes ;
- le travail des enfants.
L’un des aspects les plus remarquables du congrès fut le débat opposant deux tendances :
- les ouvriers favorables à l’indépendance cubaine ;
- les militants anarchistes plus orthodoxes, cosmopolites ou antimilitaristes, qui préféraient rester neutres sur la question nationale.
Cette position apparaît clairement dans les paroles du délégué Eduardo González :
« Moi, qui suis aussi ennemi de l’intégriste que du séparatiste, je leur serre la main lorsqu’il s’agit de se dresser contre le bourgeois. »
Au terme des débats, la majorité estima cependant que l’anarcho-syndicalisme cubain devait assouplir son hostilité traditionnelle au nationalisme et soutenir les aspirations émancipatrices du peuple cubain.
Une résolution fut alors adoptée.
Le congrès affirmait d’une part que les travailleurs ne pourraient se libérer qu’en adoptant les principes du socialisme révolutionnaire.
Mais il déclarait également que la diffusion de ces idées parmi les travailleurs cubains ne devait en aucun cas constituer un obstacle à la lutte pour l’émancipation nationale de Cuba.
En substance, les congressistes soutenaient qu’il serait absurde qu’un homme aspirant à sa propre liberté refuse la liberté collective d’un peuple cherchant à s’affranchir de la domination d’un autre peuple.
Parmi les signataires figuraient notamment Enrique Crecci, qui mourrait plus tard dans les rangs de l’armée indépendantiste cubaine, ainsi qu’Enrique Messonier, seul survivant des célèbres « trois Enrique » de l’anarchisme cubain.
La réaction du gouverneur civil de la province, Francisco Cassá, fut immédiate.
Il ordonna l’arrestation des signataires de la résolution et la suspension du congrès.
Dans un document officiel daté du 20 janvier, il justifiait sa décision en affirmant que les résolutions adoptées visaient à introduire les méthodes du « socialisme révolutionnaire » et constituaient une menace pour l’ordre social et politique établi.
Malgré cela, le journal libéral cubain La Discusión prit la défense des congressistes. Il souligna que des résolutions similaires avaient déjà été adoptées dans plusieurs pays européens, y compris en Espagne, sans donner lieu à des poursuites judiciaires.
Après la dissolution du congrès, les autorités lancèrent une nouvelle vague de répression :
- fermeture des journaux anarchistes ;
- arrestation des principaux dirigeants ;
- expulsions et déportations.
Outre la défense bienveillante des anarchistes faite par le journal La Discusión, il faut reconnaître que, dans la motion que nous avons citée, le congrès transgressait toutes les limites du « jeu politique » que le pouvoir colonial était disposé à tolérer dans l’île. C’est précisément là que réside l’importance particulière de cet événement. C’est à ce moment que se brise publiquement la dichotomie entre le mouvement ouvrier et le mouvement indépendantiste.
Le gouvernement espagnol à Cuba ne pouvait permettre que s’allient, comme on cherchait à le faire lors du Congrès, ces anarchistes rebelles et les partisans du libéralisme révolutionnaire de José Martí. On pouvait pardonner aux libertaires leurs revendications sociales, mais défendre l’indépendance, en période de « trêve féconde », était déjà aller trop loin.
À ce stade de notre histoire, un cycle de l’évolution du leadership ouvrier à Cuba se clôt. Ce cycle avait commencé avec l’activité de propagande menée par Saturnino Martínez, cet Asturien libéral et intégriste, et s’achevait avec un congrès qui, au milieu de débats portant sur des questions de grande conflictualité sociale, jetait un pont entre l’anarchisme et l’indépendantisme.
Cette « concession » faite par les anarchistes cubains à la veille de la nouvelle et dernière épopée séparatiste constitue une preuve à la fois de leur souplesse et des conditions socio-historiques particulières dans lesquelles le mouvement libertaire dut naître et se développer à Cuba de la fin du XIXe siècle.
Carlos M. Estefanía
Carlos M. Estefanía, dissident cubain résidant en Suède, est directeur de la revue électronique Cuba Nuestra.
https://cubanuestra1.wordpress.com
- Au milieu du XIXᵉ siècle, la Capitainerie générale organisa le Corps des Volontaires de l’Île de Cuba, un projet nécessaire et déterminant au sein du système défensif cubain, qui devint progressivement la raison d’être de l’intégrisme en tant qu’attitude ou tendance politique.
Le terme « intégrisme » traduit ici l’espagnol integrismo, qui, dans ce contexte historique cubain et espagnol, renvoie à un courant politique défendant le maintien intégral de Cuba au sein de l’Empire espagnol. Selon le contexte de votre texte, on pourrait aussi traduire plus explicitement par « courant annexionniste à l’Espagne » ou « mouvement partisan du maintien de la souveraineté espagnole ». ↩︎