
L’histoire politique de Cuba a été marquée par une confrontation intense entre différents courants idéologiques. Si le mouvement révolutionnaire dirigé par Fidel Castro et l’instauration du socialisme après 1959 occupent généralement le devant de la scène, il a également existé des organisations et des secteurs que l’on peut rattacher à la droite et, dans certains cas, à l’extrême droite. Ces mouvements sont apparus à différentes périodes de l’histoire et ont répondu à des contextes politiques spécifiques, depuis les dictatures de la première moitié du XXe siècle jusqu’à la Guerre froide et à l’exil cubain.
Les premiers mouvements nationalistes et autoritaires
Au cours des années 1920 et 1930, Cuba traversa une profonde crise politique sous le gouvernement de Gerardo Machado. C’est dans ce contexte qu’apparut le mouvement ABC, une organisation clandestine qui luttait contre la dictature. Bien qu’il ait initialement rassemblé des personnes de sensibilités politiques diverses, certaines de ses tendances évoluèrent vers des positions nationalistes, autoritaires et fortement anticommunistes.
Parallèlement, l’influence du fascisme européen atteignit également l’île. Au sein d’une partie de la communauté espagnole installée à Cuba, des organisations favorables à la Phalange espagnole et au franquisme virent le jour pendant la Guerre civile espagnole (1936-1939). Ces groupes défendaient un nationalisme affirmé, le catholicisme traditionnel et un rejet du communisme, même si leur influence politique sur la société cubaine demeura limitée.
Le régime de Fulgencio Batista
Le coup d’État mené par Fulgencio Batista en 1952 donna naissance à un régime autoritaire qui limita les libertés politiques et réprima l’opposition. Bien que ce régime ne fût pas officiellement fasciste et qu’il ne soit pas unanimement considéré comme un régime d’extrême droite, il bénéficia du soutien de secteurs conservateurs, militaires et économiques partageant un anticommunisme marqué.
Durant cette période, des groupes répressifs liés à l’État furent responsables de la persécution d’étudiants, de syndicalistes et de mouvements révolutionnaires. Cette violence politique contribua à renforcer l’opposition armée conduite par le Mouvement du 26 Juillet.
La Révolution cubaine et la contre-révolution
La victoire de la Révolution en 1959 transforma profondément le paysage politique cubain. À mesure que le nouveau gouvernement s’orientait vers un modèle socialiste, différents groupes contre-révolutionnaires tentèrent d’empêcher la consolidation du nouveau régime.
Ces organisations ne partageaient pas une même idéologie. Certaines souhaitaient le rétablissement de la Constitution de 1940 et de la démocratie libérale ; d’autres représentaient des intérêts conservateurs ou entretenaient des liens avec d’anciens collaborateurs du régime de Batista. Toutes avaient cependant en commun leur rejet du communisme et du gouvernement révolutionnaire.
Parmi ces mouvements figurait le Front révolutionnaire démocratique, créé en 1960 avec le soutien des États-Unis afin de coordonner plusieurs organisations d’opposition. De nombreux groupes participèrent également à l’insurrection de l’Escambray entre 1960 et 1966. Si certains de leurs membres défendaient des positions ultraconservatrices, d’autres étaient d’anciens révolutionnaires déçus par l’orientation socialiste adoptée par Fidel Castro.
L’extrême droite dans l’exil cubain
Après la Révolution, des centaines de milliers de Cubains quittèrent le pays et s’installèrent principalement aux États-Unis, notamment à Miami. Au sein de cet exil naquirent des organisations politiques aux orientations très diverses.
La majorité défendait l’instauration d’un système démocratique à Cuba, mais des groupes plus radicaux apparurent également, certains soutenant des actions armées ou des attentats contre le gouvernement cubain durant la Guerre froide. Quelques-uns de ces secteurs développèrent des discours nationalistes radicaux et des positions proches de l’extrême droite, sans pour autant représenter l’ensemble de l’exil cubain.
La situation actuelle
Dans la Cuba contemporaine, il n’existe pas de partis politiques d’extrême droite légalement reconnus, le système politique limitant l’activité des organisations indépendantes.
Sur le plan international, le débat autour de Cuba a également été influencé par l’essor de nouvelles formes de droite radicale et de national-populisme, en particulier aux États-Unis. Sous les administrations de Donald Trump, la politique américaine à l’égard de Cuba s’est considérablement durcie, avec le rétablissement de nombreuses sanctions économiques, la limitation des voyages et des transferts de fonds, ainsi que la réinscription de Cuba sur la liste américaine des États soutenant le terrorisme. Ces mesures ont bénéficié du soutien de plusieurs responsables politiques cubano-américains, parmi lesquels Marco Rubio, l’une des principales voix en faveur d’une politique de pression maximale sur le gouvernement cubain. Rubio, figure de l’aile conservatrice du Parti républicain, inscrit sa politique envers Cuba dans un discours plus large de confrontation avec les gouvernements socialistes d’Amérique latine. Si Donald Trump et Marco Rubio appartiennent tous deux à la droite américaine et partagent une position très critique à l’égard du gouvernement cubain, les spécialistes distinguent généralement le conservatisme traditionnel des courants d’extrême droite présents dans certains secteurs du mouvement politique communément appelé « trumpisme ». Quoi qu’il en soit, l’influence de ces courants a contribué à accentuer la polarisation du débat sur Cuba, aussi bien à l’intérieur de l’île qu’au sein des communautés cubaines en exil.
L’implication d’Enrique Tarrio, d’origine cubaine, à la tête des Proud Boys, organisation d’extrême droite, souligne une convergence idéologique complexe centrée sur un anticommunisme viscéral. Le parcours de Tarrio, condamné pour le rôle de son groupe lors de l’assaut du Capitole le 6 janvier, illustre comment des membres de la diaspora cubaine de Miami rejoignent la droite radicale américaine pour s’opposer aux mouvements progressistes.
En dehors de Cuba, notamment dans certains secteurs de l’exil et sur les réseaux sociaux, on trouve aujourd’hui des personnalités et des groupes défendant des positions ultraconservatrices, nationalistes ou proches de mouvements internationaux d’extrême droite. Ils ne représentent toutefois qu’une partie du vaste éventail des oppositions au gouvernement cubain.
Conclusion
L’histoire de l’extrême droite à Cuba est complexe et ne saurait être réduite à la simple opposition entre communisme et anticommunisme. Tout au long du XXe siècle, l’île a connu la coexistence de mouvements nationalistes, d’organisations autoritaires, de groupes liés au franquisme, de secteurs conservateurs et de diverses organisations contre-révolutionnaires aux orientations idéologiques variées. Les historiens s’accordent ainsi à considérer que l’ensemble de l’opposition au gouvernement révolutionnaire ne peut être qualifié d’extrême droite, même si certains groupes ont effectivement intégré des caractéristiques propres à cette famille politique.
Comprendre ces distinctions est essentiel pour analyser l’évolution politique de Cuba sans simplification excessive, en tenant compte du contexte historique propre à chaque période ainsi que de la diversité idéologique de ses acteurs.
Daniel Pinós