Avec une programmation allégée et des projections en plein air alimentées par des systèmes autonomes, le Festival international du Cinéma Pauvre de Gibara refuse de disparaître malgré la profonde crise que traverse Cuba.

La Havane – « Cette année, nous avons voulu faire un festival avant tout pour les habitants de Gibara », résume Sergio Benvenuto, président du Festival international du Cinéma Pauvre de Gibara. Créé en 2003 par le réalisateur cubain Humberto Solás (1941-2008), l’événement célèbre cette année sa 20ᵉ édition dans des conditions particulièrement difficiles.
Du 14 au 18 juillet, la petite ville côtière de Gibara, dans la province de Holguín, accueille une sélection de films venus d’une vingtaine de pays, contre une trentaine lors de l’édition précédente. Une réduction assumée, conséquence directe de la crise économique qui frappe Cuba.
« Nous ne sommes pas dans un contexte permettant d’accueillir autant de pays ni autant de professionnels qu’auparavant. Cette édition sera plus compacte, avec moins d’invités, pour des raisons économiques, de transport et de logistique », explique Sergio Benvenuto à IPS Cuba.
Depuis le durcissement des sanctions énergétiques américaines au début de l’année, Cuba fait face à une pénurie aiguë de carburant. Les autorités ont instauré un rationnement drastique qui a conduit à l’annulation ou au report de nombreux événements culturels d’envergure, dont le Festival du Habano. Initialement prévu en avril, le Festival de Gibara a lui aussi dû être repoussé.
Un festival adapté à la réalité cubaine
À Gibara, où vivent près de 70 000 habitants, les coupures d’électricité peuvent désormais durer jusqu’à cinquante heures, entrecoupées de quelques heures seulement de courant. Dans ces conditions, maintenir un festival relève presque de l’exploit.
Plutôt que de miser sur les salles obscures, les organisateurs ont choisi d’installer plusieurs écrans en plein air alimentés par des dispositifs électriques autonomes.
« Pourquoi ne pas installer trois écrans en extérieur, avec leur propre alimentation, au lieu de supporter les coûts d’une salle climatisée ? Ils seraient comme de gigantesques lucioles éclairant les nuits de Gibara », imagine Sergio Benvenuto.
Malgré les difficultés budgétaires de l’État, le gouvernement de la province de Holguín, le ministère de la Culture et l’Institut cubain de l’art et de l’industrie cinématographiques (ICAIC) ont maintenu leur soutien financier. Les ambassades de Norvège et de Suisse, ainsi que plusieurs partenaires publics et privés, ont également contribué à la tenue de l’événement.
Pour les organisateurs, il ne s’agit pas seulement de sauver un festival de cinéma.
« Pendant une semaine, les habitants de Gibara pourront respirer un autre air. Cette parenthèse culturelle a une valeur immense. Arrêter un projet comme celui-ci reviendrait, symboliquement, à renoncer complètement », estime Benvenuto.
Un moteur économique pour la ville
Au fil des années, le festival est devenu un véritable levier économique pour cette ville côtière. Les autorités locales ont constaté que l’afflux de visiteurs profitait à l’ensemble des commerces, des hébergements et des services.
« Le festival n’est plus simplement une dépense publique. Il dynamise toute l’économie locale grâce au tourisme qu’il génère », souligne son président.
Les organisateurs savent que cette édition n’aura pas l’ampleur des précédentes, mais ils considèrent qu’il est essentiel d’assurer la continuité de l’événement.
« Maintenir un festival annuel, c’est aussi investir dans l’avenir. Si, pour sa vingtième édition, vous abandonnez Gibara, vous risquez de l’abandonner définitivement », avertit Sergio Benvenuto.
L’esprit alternatif intact
La soirée d’ouverture, mardi, se déroule sur la place Calixto García, où un écran géant installé face à l’église San Fulgencio projette Neurótica Anónima, réalisé par Jorge Perugorría et Mirtha Ibarra.
Malgré les contraintes, la programmation conserve sa dimension internationale avec des œuvres venues d’Iran, d’Inde, de Palestine, du Maroc, de Curaçao, de plusieurs pays européens ainsi que d’Amérique latine.
« Le festival de Gibara, avec son esprit libre et alternatif, est le lieu naturel pour accueillir Lorca en La Habana », affirment les réalisateurs espagnols José Antonio Torres et Antonio Manuel Rodríguez, dont le documentaire figure en compétition.
Depuis sa création, le Festival international du Cinéma Pauvre ne se limite pas aux projections. Expositions, théâtre, concerts, ateliers de cinéma pour les enfants et les jeunes : tout est pensé pour associer les habitants à la vie culturelle de leur ville.
Fidèle à la vision de Humberto Solás, le festival demeure également une vitrine pour les réalisateurs indépendants et les films à petit budget, souvent exclus des circuits traditionnels de diffusion à Cuba. Dans un pays où les productions hors du système cinématographique public trouvent rarement leur place sur les écrans, Gibara reste l’un des rares espaces où elles peuvent rencontrer leur public.
Aujourd’hui plus que jamais, le festival défend l’idée qui l’a vu naître : qu’un cinéma indépendant, exigeant et accessible peut continuer d’exister, même au cœur des crises.
Par la rédaction d’IPS Cuba – 14 juillet 2026