Cinq ans après le 11J : la contestation étouffée, le régime sous pression

Cinq ans après les manifestations historiques du 11 juillet 2021, Cuba traverse une période plus sombre encore que celle qui avait conduit des milliers de citoyens à descendre dans la rue. La crise économique s’est aggravée, la répression s’est durcie et les États-Unis ont accentué leur politique de pression contre le régime de Miguel Díaz-Canel. Si le mécontentement populaire demeure profond, les conditions qui avaient permis l’émergence du mouvement du « 11J » semblent aujourd’hui avoir disparu.

Une colère née de la crise

Le 11 juillet 2021, des manifestations simultanées éclatent dans des dizaines de localités cubaines. Les protestataires dénoncent les pénuries alimentaires, le manque de médicaments, les coupures d’électricité et l’effondrement du niveau de vie, dans un pays déjà fortement fragilisé par la pandémie de Covid-19.

Pour Anna Ayuso, chercheuse spécialiste de l’Amérique latine au CIDOB, cette mobilisation trouve son origine dans la conjonction de plusieurs crises. Aux effets de la pandémie se sont ajoutés l’effondrement du tourisme, secteur vital pour l’économie cubaine, ainsi que la réforme monétaire qui a supprimé le peso convertible, provoquant une forte poussée inflationniste.

« Tout cela a créé un climat de colère qui a conduit à l’explosion sociale. Depuis lors, la situation ne s’est pas améliorée », résume-t-elle.

À cette dégradation économique s’ajoute désormais un contexte international moins favorable pour La Havane. Le soutien financier du Venezuela s’est considérablement réduit et la Chine, tout en maintenant ses liens avec Cuba, adopte une attitude plus prudente à l’égard du gouvernement de Miguel Díaz-Canel.

Les figures du 11J réduites au silence

Le Mouvement San Isidro, collectif d’artistes et d’intellectuels opposés au Parti communiste cubain, avait incarné une partie de cette contestation. Ses membres avaient largement contribué à donner une visibilité nationale et internationale aux manifestations.

Cinq ans plus tard, le paysage de l’opposition a profondément changé.

« La répression a été extrêmement forte et ils sont soumis à une surveillance constante. Bien qu’il existe encore des voix critiques et des médias indépendants, un nouveau soulèvement est aujourd’hui très difficile », estime Anna Ayuso.

Nombre de ceux qui avaient porté la contestation ont été condamnés à de lourdes peines de prison ou poussés à quitter le pays. Le dramaturge Yunior García, devenu l’un des symboles du mouvement après avoir appelé à de nouvelles manifestations à l’automne 2021, a finalement obtenu l’asile en Espagne afin d’échapper à une éventuelle arrestation.

Une stratégie répressive renforcée

Selon l’organisation Prisoners Defenders, les autorités cubaines ont progressivement perfectionné leurs méthodes de contrôle. Au-delà des arrestations, elles s’appuient désormais davantage sur la surveillance numérique, les poursuites contre les organisations indépendantes et l’utilisation de qualifications pénales suffisamment larges pour réprimer toute forme de contestation.

L’ONG affirme avoir recensé 175 nouvelles incarcérations de prisonniers politiques depuis le début de l’année. Parmi elles, au moins 114 seraient directement liées à l’exercice des libertés de manifestation, d’association ou d’expression.

Depuis les événements de juillet 2021, plus de 1 960 personnes auraient été emprisonnées pour des motifs politiques et plus de 2 100 resteraient aujourd’hui privées de liberté.

Pour Anna Ayuso, le pouvoir cubain a méthodiquement démantelé les réseaux de contestation qui avaient émergé en 2021. « Le gouvernement a démantelé tout cela en les poursuivant, en les emprisonnant puis en les poussant vers l’exil », résume-t-elle.

Une opposition divisée entre l’île et l’exil

À Miami, où réside une importante communauté d’exilés cubains, plusieurs figures tentent de structurer une alternative politique. Rosa María Payá apparaît comme l’une des personnalités les plus en vue, même si son influence reste limitée auprès de la population vivant sur l’île.

Pour la chercheuse, cette fragmentation constitue l’une des principales faiblesses de l’opposition.

« Il existe une résistance intérieure qui cherche avant tout un changement venu de l’intérieur, tandis que l’opposition en exil mise davantage sur un effondrement du régime », explique-t-elle.

Cette absence de stratégie commune empêche, selon elle, l’émergence d’un mouvement suffisamment structuré pour remettre en cause l’équilibre actuel.

Washington durcit le ton

Le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche a également modifié les équilibres diplomatiques.

L’administration américaine a renforcé sa politique de sanctions contre La Havane. Outre le maintien de l’embargo en vigueur depuis 1962, Washington applique depuis janvier un embargo de facto sur les carburants et a adopté de nouvelles sanctions contre plusieurs hauts responsables cubains.

Le secrétaire d’État Marco Rubio, lui-même d’origine cubaine, assume ouvertement son objectif de favoriser la chute du régime et une ouverture du système politique cubain.

Dans le même temps, les autorités américaines ont engagé des poursuites contre Raúl Castro devant la justice des États-Unis pour son implication présumée dans la destruction, en 1996, de deux avions civils de l’organisation Hermanos al Rescate au-dessus des eaux internationales.

Le dialogue sans illusion

Malgré ce durcissement, les deux pays continuent d’entretenir des contacts diplomatiques.

Les autorités cubaines reconnaissent poursuivre des discussions avec Washington afin de tenter de résoudre certains différends bilatéraux.

C’est dans ce cadre que Raúl Guillermo Rodríguez Castro, petit-fils de Raúl Castro et conseiller politique du gouvernement, a pris une place croissante comme interlocuteur auprès des responsables américains.

Pour Anna Ayuso, cette évolution ne traduit toutefois aucun changement de fond.

« Il ne s’agit pas d’un renouvellement politique mais d’un simple relais générationnel au sein des mêmes élites », analyse-t-elle.

Selon la chercheuse, ces discussions visent essentiellement à préserver le système en obtenant quelques assouplissements économiques, sans ouvrir la voie à une véritable transition politique.

« Ce qu’ils cherchent à travers ces négociations, c’est à conserver le contrôle du régime en échange de quelques concessions économiques, mais certainement pas politiques », explique-t-elle.

Elle rappelle enfin que le pouvoir cubain ne repose pas uniquement sur la famille Castro. « Il n’y a pas seulement Castro et sa famille ; un important secteur militaire contrôle également l’appareil économique. »

Un régime confronté à ses propres limites

Si aucun nouveau mouvement comparable au 11J ne semble aujourd’hui en mesure d’émerger, le mécontentement n’a pas disparu. Au contraire, les difficultés économiques persistent et une partie croissante de la population n’attribue plus uniquement la crise aux sanctions américaines.

Pour Anna Ayuso, les dirigeants cubains en sont pleinement conscients.

« Ils savent qu’ils ne peuvent pas rester dans la situation actuelle », conclut-elle.

Cinq ans après le plus important mouvement de contestation qu’ait connu Cuba depuis des décennies, le régime semble ainsi avoir repris le contrôle de la rue. Mais il demeure confronté à une crise économique profonde et à une défiance sociale qui, elle, n’a jamais véritablement disparu.