Gaesa : l’empire économique caché du pouvoir cubain

L’hôtel Grand Aston La Habana, inauguré en 2022 et comptant environ 600 chambres dans le quartier central du Vedado, appartient au groupe Gaviota, lui-même intégré à Gaesa.

Alors que Cuba traverse l’une des crises les plus graves de son histoire contemporaine — pénuries chroniques, coupures d’électricité, inflation galopante et exode massif — un acteur demeure au cœur du système économique sans presque jamais apparaître publiquement : Gaesa, le Grupo de Administración Empresarial S.A.

Ce conglomérat contrôlé par les Forces armées révolutionnaires cubaines concentre aujourd’hui une part considérable des revenus en devises du pays. Tourisme, banques, télécommunications, commerce extérieur, ports, transferts d’argent : les secteurs les plus rentables de l’économie cubaine gravitent directement ou indirectement autour de cette structure opaque, dont les finances réelles échappent largement au contrôle public.

Longtemps ignoré du grand public, Gaesa est désormais considéré par de nombreux économistes et observateurs comme le véritable centre de pouvoir économique de l’île.

Un empire né de l’effondrement soviétique

L’histoire de Gaesa commence au début des années 1990, dans un contexte de catastrophe économique. La disparition de l’URSS prive brutalement Cuba de son principal soutien financier et commercial. Le pays entre alors dans la « Période spéciale », marquée par des pénuries massives de carburant, de nourriture et de biens essentiels.

Face à l’effondrement des ressources de l’État, les Forces armées révolutionnaires cubaines développent leurs propres structures économiques afin de capter des devises étrangères. C’est dans ce contexte qu’est créé Gaesa.

À l’origine, le groupe se limite à quelques activités commerciales et touristiques. Mais progressivement, il étend son influence jusqu’à devenir le principal conglomérat économique du pays.

L’expansion décisive intervient après l’arrivée au pouvoir de Raúl Castro en 2006. Sous son autorité, Gaesa absorbe ou contrôle une série d’entreprises stratégiques :

  • Cimex, géant du commerce et de la distribution ;
  • Gaviota, principal groupe hôtelier du pays ;
  • Habaguanex, spécialisé dans le tourisme à La Havane ;
  • une partie d’Etecsa, l’opérateur des télécommunications ;
  • la gestion du port de Mariel ;
  • la Banque financière internationale (BFI).

Au fil des années, Gaesa devient un véritable État économique parallèle.

Une structure opaque hors de tout contrôle

L’un des aspects les plus frappants de Gaesa réside dans son opacité quasi totale.

Le groupe ne possède ni site officiel détaillant ses activités, ni rapports publics complets, ni mécanisme transparent de contrôle financier. Ses comptes ne sont pas publiés et son fonctionnement demeure largement inaccessible, y compris pour une partie des institutions cubaines elles-mêmes.

Plusieurs économistes cubains décrivent ainsi Gaesa comme « une économie dans l’économie ». L’expression du chercheur cubain Pavel Vidal est devenue emblématique : selon lui, le groupe fonctionnerait pratiquement en dehors des structures classiques de l’État.

Cette absence de transparence aurait même provoqué des tensions internes au sommet du régime. En 2024, la contrôleuse générale Gladys Bejerano aurait été marginalisée après avoir reconnu publiquement que l’État cubain ne disposait pas des moyens nécessaires pour auditer Gaesa.

Dans un pays où l’économie reste officiellement socialiste et centralisée, l’existence d’un conglomérat militaire disposant de son propre budget et échappant au contrôle parlementaire constitue un paradoxe majeur.

Le cœur financier du régime cubain

Pendant longtemps, les dimensions réelles de Gaesa sont restées difficiles à évaluer. Mais plusieurs révélations publiées par le Miami Herald ont donné un aperçu inédit de l’ampleur du groupe.

Selon des documents divulgués en 2024, Gaesa contrôlerait près de 18 milliards de dollars d’actifs, dont plus de 14 milliards de liquidités bancaires. Les bénéfices du conglomérat dépasseraient 2 milliards de dollars, avec une rentabilité exceptionnelle estimée à environ 38 %.

Cette performance repose sur plusieurs mécanismes :

  • le monopole de nombreux secteurs stratégiques ;
  • l’absence de concurrence réelle ;
  • des coûts salariaux extrêmement faibles ;
  • le contrôle des flux de devises étrangères.

Dans les faits, Gaesa concentre les activités capables de générer des dollars, ressource devenue essentielle dans une économie cubaine en crise permanente.

Selon plusieurs experts, le groupe contrôlerait également une partie des véritables réserves financières du pays via la Banque financière internationale, contournant ainsi la Banque centrale cubaine.

Une partie des fonds serait placée à l’étranger, notamment en Russie, en Chine ou dans des juridictions offshore.

Le pouvoir du clan Castro

Derrière Gaesa se trouve un cercle extrêmement restreint de dirigeants liés au sommet du régime cubain.

Pendant des années, le groupe a été dirigé par le général Luis Alberto Rodríguez López-Calleja, ancien gendre de Raúl Castro et considéré comme l’architecte du système.

Sa mort en 2022 n’a pas modifié en profondeur l’organisation du pouvoir. La direction officielle est revenue à la générale Ania Guillermina Lastres, mais plusieurs analystes estiment que le contrôle réel demeure concentré autour de la famille Castro et d’un réseau très réduit de hauts responsables militaires et sécuritaires.

Certaines enquêtes évoquent moins de quinze personnes exerçant une influence directe sur l’ensemble du système.

Le fonctionnement de Gaesa reposerait notamment sur :

  • des structures financières complexes ;
  • des sociétés écrans ;
  • des circuits offshore ;
  • une forte surveillance des services de renseignement cubains.

Cette concentration du pouvoir économique entre les mains d’un noyau militaire nourrit depuis plusieurs années les critiques de l’opposition et des économistes indépendants.

Les hôtels avant la population

L’ascension de Gaesa s’est accompagnée d’un choix économique de plus en plus contesté : privilégier les secteurs capables de générer des devises, en particulier le tourisme.

Alors que l’agriculture cubaine s’effondre et que les infrastructures énergétiques se dégradent, le groupe a poursuivi la construction d’hôtels de luxe, principalement à La Havane et dans les zones touristiques.

Pour les critiques du régime, cette stratégie illustre les priorités du pouvoir : attirer des devises étrangères plutôt que répondre aux besoins immédiats de la population.

Pendant que de nouveaux complexes touristiques sortent de terre, de nombreux Cubains subissent :

  • des coupures d’électricité quotidiennes ;
  • des pénuries alimentaires sévères ;
  • des difficultés d’accès aux médicaments ;
  • une forte dégradation du niveau de vie.

Plusieurs économistes estiment que cette concentration des ressources sur les secteurs touristiques a contribué à affaiblir encore davantage la production agricole et les infrastructures nationales.

Aujourd’hui, une grande partie de la population cubaine vit dans des conditions de précarité extrême ou de simple survie.

Washington cible directement Gaesa

Les États-Unis considèrent désormais Gaesa comme l’un des principaux piliers financiers du régime cubain.

Ces dernières années, les États-Unis ont renforcé leurs sanctions contre le groupe et ses dirigeants. Le secrétaire d’État Marco Rubio a annoncé plusieurs mesures visant directement les responsables du conglomérat, notamment des sanctions contre Ania Guillermina Lastres.

Washington cherche également à dissuader les entreprises étrangères de collaborer avec les sociétés liées à Gaesa.

L’arrestation aux États-Unis d’Anya Lastres, sœur de la dirigeante du groupe, a par ailleurs renforcé la pression politique autour du conglomérat.

Pour l’administration américaine, affaiblir Gaesa revient à réduire les capacités financières du pouvoir cubain.

Une question centrale pour l’avenir de Cuba

À mesure que la crise cubaine s’aggrave, Gaesa apparaît comme l’un des enjeux majeurs de l’avenir du pays.

Pour certains observateurs, le groupe représente un instrument de stabilité permettant au régime de maintenir des ressources financières malgré l’effondrement économique général. Pour d’autres, il constitue au contraire un système opaque qui concentre les richesses, freine les réformes et accentue les déséquilibres structurels de l’économie cubaine.

Une éventuelle transition politique à Cuba poserait inévitablement la question du devenir de cet empire économique : faudrait-il démanteler Gaesa, le nationaliser, l’ouvrir à des audits internationaux ou le transformer en holding publique transparente ?

Dans tous les cas, l’avenir économique de Cuba semble désormais indissociable du sort de ce conglomérat militaire devenu, au fil des décennies, l’un des centres réels du pouvoir sur l’île.