Un quart de la population a plus de 60 ans. Au milieu du conflit fait de peu de tirs et de trop de mémorandums avec le gouvernement des États-Unis, les personnes âgées deviennent de la chair à canon.

Je n’ai jamais associé la mort au noir, couleur du manteau de la Faucheuse, nuit close à la vie ; mais au blanc, lividité des cadavres, blouses d’hôpital dans l’attente du dernier souffle. Le premier est l’union de toutes les couleurs ; le second, leur absence. Au fond, mourir, c’est cela : s’absenter de soi-même.
J’observais cet homme, avec ses taches de vitiligo, de grands cercles en dégradé sur la peau, comme s’il s’effaçait peu à peu. Il m’a donné l’impression d’être encore plus vieux qu’il ne le paraissait. Peut-être pour cette raison, en le voyant là, adossé à un mur sur l’artère la plus fréquentée de Matanzas, les jambes repliées contre la poitrine comme s’il se protégeait de tout et de tous, je me suis arrêté pour déposer un peu d’argent dans le petit récipient en plastique posé à ses côtés.
Au cours de mon trajet dans la Calle Medio, j’avais rencontré plusieurs personnes âgées dans la même situation : étalées comme des tas de chiffons sur des portants humains, protégées de la société bien propre par une couche de crasse ; certaines avec leurs porcelaines de saint Lazare et toutes deux — les vieillards comme la statue — avec leurs plaies suppurantes et un chien bâtard à leurs pieds ; d’autres avec des images de la Vierge de la Charité, patronne des Cubains, y compris d’eux, posées sur leurs cuisses.
Ils semblaient meurtris, loques d’eux-mêmes, pantins de la misère, dernier échelon évolutif avant la disparition complète de l’humanité et de la foi en l’humanité. Trop de personnes âgées — celles qui sont abandonnées, celles qui sont seules et même celles dont la famille ne peut pas s’occuper — affrontent des conditions extrêmement difficiles.
Aux vulnérabilités physiques propres au grand âge s’ajoute la crise économique, provoquée en grande partie par l’encerclement américain et l’effritement des politiques d’aide du gouvernement local. Pourtant, dans cet ensemble, les plus durement touchés sont ceux qui n’ont d’autre choix que de vendre leur faim pour mendier quelques pesos, se nourrir de miettes comme les pigeons de la place et dormir sur les matelas de béton des porches et des parcs.
L’homme aux marques blanches de l’inexistence, sans décoller ses genoux de son sternum, me regardait comme un petit animal reconnaissant tandis que j’ouvrais mon portefeuille. J’avais peu d’argent liquide. J’ai pris cinq ou six billets, tous de 10. Sur les billets figure Máximo Gómez, héros des guerres d’indépendance. Il a l’allure majestueuse, avec sa moustache en brosse, ses lunettes rondes et sa calvitie partielle, les cheveux abondants mais qui commencent bien au-delà de la ligne du front. Il est magnifique, comme quelqu’un qui sait porter ses années avec dignité.
Je l’ai comparé à cet être vaincu et blessé devant moi, qui m’a béni dès que j’ai déposé les billets dans le petit récipient. Le héros de la patrie et le mendiant. Le héros et le miséreux. Il existe bien des façons d’arriver à la vieillesse ; cependant, personne ne devrait y parvenir ainsi, comme un déchet de soi-même, qu’il soit un héros ou non.
I
Si un pays changeait peu à peu pour ressembler à ses citoyens, je pourrais écrire que l’île est en train de vieillir. L’ostéoporose ronge la plateforme rocheuse qui la soutient et les chaînes de montagnes souffrent là-haut, au sommet le plus élevé. Les rivières ont perdu leur débit et les pluies ne seront plus jamais des averses torrentielles. Les montagnes pâlissent ; du vert de la vie, elles passent au sépia des images anciennes, prises avec de grandes chambres photographiques archaïques, le photographe dissimulé sous un drap noir.
Pour 1 000 enfants ou adolescents âgés de 0 à 14 ans, on compte 1 625 personnes âgées. Cuba est le pays le plus vieillissant d’Amérique latine.
Selon les données fournies par l’Office national de statistique et d’information (ONEI), au début de 2026, 25,7 % des habitants de Cuba ont plus de 60 ans ; autrement dit, un quart de sa population de neuf millions d’habitants. À l’heure actuelle, par exemple, selon ces sources, pour 1 000 enfants ou adolescents âgés de 0 à 14 ans, on compte 1 625 personnes âgées. Ces chiffres placent Cuba au rang de nation la plus vieillissante d’Amérique latine et la situent même devant des pays européens comme l’Italie (24,1 %), la Grèce (23,3 %) ou la Finlande (23,4 %).
Ce phénomène démographique s’explique par plusieurs facteurs : la diminution des naissances face à l’allongement de l’espérance de vie. Néanmoins, la cause la plus évidente est peut-être le pourcentage élevé de jeunes qui émigrent chaque année. Ils fuient une réalité accablante, marquée par la crise économique et aggravée par le siège prédateur du Nord, par les chants des sirènes d’un premier monde où les rêves deviennent réalité — ou du moins c’est ce que m’ont promis Netflix, David Guetta et toute la saga des Avengers.
Ce taux élevé d’émigration des jeunes, qui se sentent assez forts pour réussir dans le capitalisme comme Conan le Barbare, a également provoqué des ruptures au sein des familles et se trouve à la racine de l’abandon. De nombreuses personnes âgées restent seules, sans réseau de soutien ou avec un réseau fortement diminué. Malgré les remises d’argent qu’elles peuvent — ou non — recevoir de l’étranger, rien ne remplace la chaleur humaine.
La main-d’œuvre se fait rare, surtout la main-d’œuvre qualifiée. Cela signifie que de nombreuses personnes âgées, après leur retraite — à 60 ans pour les femmes et à 65 ans pour les hommes — reprennent un emploi, parce qu’il existe trop d’offres de travail disponibles et parce que la pension — généralement autour de 3 000 à 4 000 pesos [entre 6 et 7 euros sur le marché informel] — ne représente plus qu’une misère face aux prix étouffants des produits de première nécessité. Elles sont donc contraintes de renforcer leurs finances personnelles pour ne pas finir dans un coin de rue avec leur saint Lazare, leurs plaies et leurs chiens bâtards.
Dans toutes les guerres — chimique, conventionnelle, de quatrième génération —, les secteurs vulnérables (minorités ethniques, femmes, enfants) sont les plus touchés. C’est ce qui se produit à Cuba aujourd’hui, au milieu de ce conflit fait de peu de tirs et de trop de mémorandums avec le gouvernement des États-Unis : les personnes âgées deviennent de la chair à canon, des têtes fichées sur les piques de l’appauvrissement.
II
Ses doigts, maigres et de la couleur du cuir tanné, saisirent l’anse du thermos. La dame versa soigneusement le café dans la tasse. Je me suis demandé combien de fois elle avait effectué un mouvement semblable. Peut-être qu’au fil des années, elle aura servi suffisamment d’infusions pour maintenir éveillées les armées du salut, là, dans son petit commerce improvisé sur le trottoir d’un quartier populaire de Matanzas.
Il n’y a qu’elle, un tabouret, son thermos, ses tasses et une petite table en forme de cœur où elle peut poser ses ustensiles. Ce mobilier réduit lui permet de changer de place en fonction de la course du soleil. Le café est bon marché : 30 pesos la dose. À la fin de la journée, elle doit en tirer environ 400 ; très peu dans un pays où une bouteille d’huile — pour faire frire ton cerveau — coûte jusqu’à 3 500 pesos. Pourtant, pas un seul centime n’est de trop. Tout va dans la tirelire de la survie.
Comme elle, on peut en trouver d’autres, beaucoup d’autres, qui effectuent de petits travaux adaptés à leurs forces et à leurs moyens, pour grappiller quelques pesos ici et là. Il y a les hommes qui installent de petites échoppes dans les embrasures des portes, où l’on peut acheter des paquets de cigarettes bon marché, avec des morceaux de bois dans le tabac et sans filtre, mais moins chers malgré tout ; des lames de rasoir ; des éventails fabriqués avec les abaisse-langues en bois utilisés par les médecins pour examiner la gorge des enfants et quelques pages de magazines ; ou encore des télécommandes de télévision sans piles.
Certains surveillent les toilettes des restaurants et des cafés ; en échange de leur entretien et de leur nettoyage, on leur permet de faire payer 20 pesos aux clients à chaque passage aux toilettes. D’autres deviennent coursiers et demandent 300 pesos par mois pour vous apporter le peu de produits qu’ils parviennent à obtenir dans les bodegas (c’est-à-dire les établissements où l’État proposait des produits à prix subventionnés).
En sueur, fatigués, avec de grandes cernes qui se mêlent aux rides, on peut les trouver partout dans la ville. Ils sont peut-être un échelon au-dessus d’êtres comme l’homme aux taches blanches, replié sur lui-même, mais ces personnes âgées souffrent elles aussi d’une existence précaire. La plupart se trouvent au bord de la misère.
Après avoir bu mon café, j’ai demandé à la dame la permission de la photographier. Elle acquiesce ; cependant, elle baisse le thermos et les tasses, les dissimulant derrière ses jambes qui pendaient du tabouret. Je ne sais pas si c’était par pudeur ou par peur des inspecteurs, qui patrouillent et demandent leurs papiers à tous les pauvres vendeurs. Je n’ose pas lui poser la question. Je prends simplement la photo et lui demande une deuxième dose, même si, en réalité, je ne l’ai pas aimée.
III
Après 60 ans de Révolution, la plupart des personnes âgées d’aujourd’hui sont devenues des femmes et des hommes au fil du socialisme. Pourtant, l’île a énormément changé ces dernières années. Elles peinent à suivre le rythme de tant de modèles économiques, de formes de propriété, de fissures dans la conscience politique. Elles habitent une époque qu’elles ont dû traverser, mais dont elles ne se sentent pas les protagonistes.
De plus, Cuba affronte son contexte économique et social le plus difficile, en raison de stratégies erronées de la part de l’État et de la politique agressive de l’administration Trump. Cela a conduit à l’affaiblissement — jusqu’à la quasi-disparition — des infrastructures créées durant des années plus prospères pour venir en aide aux personnes vulnérables.
La liste de base des médicaments disponibles dans le système de santé public a été réduite à moins de 40 %. Pour obtenir certains médicaments — contre la tension artérielle, contre la tension du quotidien — il faut se tourner vers des commerces privés qui pratiquent des prix capitalistes.
Le versement de la pension de retraite se fait au moyen de cartes bancaires ; cependant, presque aucun établissement privé n’accepte ce type de transaction. C’est pourquoi, au milieu de la nuit, de longues files de personnes âgées se forment devant les banques et les distributeurs automatiques — une armée nocturne — qui, au matin, remplissent leur panse de fer-blanc d’une maigre quantité de billets et permettent de transformer l’argent imaginaire en argent tangible.
La crise s’installe dans la durée et la fatigue augmente, même chez les plus résilients. De nouveaux obstacles apparaissent : mentaux, financiers, idéologiques. Il reste à Trump plus de la moitié de son mandat. Les statistiques laissent penser que, chaque année, la population cubaine vieillira davantage. Des centimètres de barbe pousseront à ce caïman au repos dans la mer des Caraïbes. Il faudra voir si ses vieux os de lézard et d’homme résisteront malgré tout.
Cette île, semble-t-il, n’est pas une île pour les vieux.
Guillermo Carmona Rodríguez — Matanzas, 28/08/2026
Publié sur le site ctxt espagnol : https://ctxt.es