A Cuba, Trump Island, le grand écart de la révolution

Cayo Santa María, ses plages blanches, ses coupoles dorées et bientôt, peut-être, son complexe hôtelier estampillé Trump. Quand on manque d’électricité, de carburant et de devises, l’impérialisme américain redevient soudain un investisseur fréquentable.

Il fallait oser. Après plus de soixante ans à dénoncer l’impérialisme américain, Cuba pourrait bientôt baptiser une de ses îles Trump Island. A Cayo Santa María, 385 kilomètres au nord-est de La Havane, un investisseur de Dubaï propose de construire un resort de luxe flanqué de deux tours à coupoles dorées. Les Cubains disent encore El Cayo. Mais pour les touristes fortunés, il faudra peut-être bientôt dire : Trump Island.

La proposition a quelque chose d’un gag historique. Pendant des décennies, Washington était l’ennemi, le capitalisme l’adversaire et les investisseurs américains des personnages plutôt malvenus. Aujourd’hui, au milieu de la crise la plus brutale qu’ait connue l’île, La Havane semble avoir découvert une vérité simple : un dollar reste un dollar, même lorsqu’il arrive avec une casquette MAGA.

La liste des entreprises étrangères qui ont quitté Cuba s’allonge. La minière canadienne Sherritt, les groupes hôteliers Meliá, Iberostar et Blue Diamond ont réduit ou abandonné leurs activités. Hapag-Lloyd, Iberia, Visa, Mastercard : même les entreprises qui avaient résisté au naufrage prennent le large. Le pays se retrouve plus isolé, tandis que Washington resserre l’étau des sanctions.

Alors La Havane ouvre les portes. Grandes ouvertes. Y compris à celui qui tient la clé des sanctions.

En juin, des responsables cubains du tourisme ont présenté aux investisseurs un joli catalogue : hôtels à reprendre, terminaux de croisière désertés, zones côtières inexploitées, 18 aéroports internationaux, 10 marinas. Cuba à vendre ? Pas exactement. Cuba à louer, à exploiter, à financer. Nuance révolutionnaire.

Parmi les propositions, celle d’Ali bin Haidar, homme d’affaires installé à Dubaï, a de quoi faire sourire les historiens. Son idée : un complexe hôtelier portant la marque Trump. Il a déjà signé, affirme-t-il, une lettre d’intention pour l’acquisition de terrains à Cayo Santa María. Il a également pris contact avec la famille Trump. Aucun accord formel pour l’instant, mais les discussions seraient « réceptives ».

« Cuba est trop attractive pour être ignorée », explique Haidar. C’est certain. Sable blanc, mer turquoise, soleil toute l’année. Et, pour les amateurs de sensations fortes, pannes de courant régulières.

Le projet pourrait commencer à la fin de l’année s’il obtient tous les feux verts. Un comble dans un pays où l’électricité, elle, n’est justement pas toujours au vert.

L’ennemi devient client

Le gouvernement cubain ne semble pas franchement horrifié. Le vice-ministre des Affaires étrangères Carlos Fernández de Cossío a expliqué au New York Times que si Trump voulait investir pacifiquement, La Havane ne voyait « aucune raison spécifique » de l’exclure.

La formule mérite son musée. Il fut un temps où l’arrivée d’un milliardaire américain sur une plage cubaine aurait été décrite comme une nouvelle offensive impérialiste. Désormais, la question semble plutôt être : a-t-il rempli les bons papiers ?

Le responsable cubain rappelle que ce sont les lois américaines qui empêchent Trump d’investir à Cuba. Pas les lois cubaines. La Havane, elle, est disposée à travailler avec tout entrepreneur américain qui respecte ses règles.

On assiste donc à une étrange inversion : Cuba invite Trump, Trump pourrait vouloir venir, et Washington pourrait être celui qui lui dit non. La guerre froide, version vaudeville.

Tout est à vendre, sauf le système

Derrière le sourire de cette histoire, il y a pourtant une réalité beaucoup moins drôle. Le pays manque de carburant, de nourriture et de devises. Les hôpitaux sont en difficulté. Le réseau électrique s’effondre régulièrement. Le transport manque de diesel.

Et le tourisme, censé être l’un des moteurs de l’économie cubaine, est en panne sèche. Jusqu’en mai, seulement 30 883 visiteurs internationaux avaient franchi les frontières cette année.

Dans ces conditions, La Havane ne fait plus vraiment la fine bouche. Elle cherche des capitaux partout : tourisme, mines, immobilier, banque, finance, aviation, pharmacie, engrais. Les hôtels cherchent des partenaires, les propriétés sont proposées à la location, les zones côtières attendent leurs promoteurs.

Après avoir exporté la révolution, Cuba se met à importer des investisseurs.

Le vice-ministre du Commerce extérieur et des Investissements étrangers, Carlos Luis Jorge Méndez, l’a dit sans détour : Cuba est ouverte aux capitaux américains. Les différends entre les deux gouvernements, explique-t-il, ne devraient pas empêcher les entreprises de participer à l’économie de l’île.

Le message est limpide : politiquement, nous ne sommes pas d’accord ; commercialement, faites comme chez vous.

La révolution au bord du gouffre

La Havane a bien annoncé des réformes économiques, parmi les plus importantes depuis 1959. Mais Washington les juge encore insuffisantes tant que le système politique ne change pas.

Le résultat est un face-à-face absurde : Cuba a besoin de capitaux, les investisseurs hésitent, les entreprises partent et les Etats-Unis renforcent les sanctions.

Alors le gouvernement cubain regarde ailleurs. Vers la diaspora. Vers les pays du Golfe. Vers les investisseurs asiatiques. Vers les entrepreneurs américains. Vers Trump, même.

L’économiste Ricardo Torres résume le dilemme : Cuba doit s’ouvrir au monde et attirer des capitaux étrangers. Mais, dans l’urgence, cette ouverture risque aussi de donner des avantages considérables à ceux qui arrivent avec l’argent. C’est toute l’ironie de Trump Island.

Après soixante ans de révolution, le salut pourrait venir d’un resort portant le nom de l’homme qui sanctionne l’île.

Il ne manquerait plus qu’une dernière étape : que Trump inaugure son propre hôtel en prononçant un discours sur les méfaits du socialisme. Puis que les lumières s’éteignent.

A ce moment-là, Cuba aura peut-être réussi son ultime synthèse idéologique : une révolution socialiste financée par des investisseurs étrangers, abritée dans un palace américain, au milieu d’une île sans électricité. Bienvenue à Trump Island.

Le vrai luxe, finalement, ce ne sera pas la suite présidentielle. Ce sera la lumière.

Ezequiel Barrieras