
Les libertaires ont combattu à Cuba contre toutes sortes de régimes despotiques, et celui de Batista ne fit pas exception. Des centaines d’anarchistes cubains subirent la persécution, la torture, la mort et l’exil pour leur participation à des actions de protestation, y compris armées, contre la dictature. Parmi les combattants anti-batististes se trouvaient de nombreux anarchistes : Boris Luis Santa Coloma (mort lors de l’attaque de la caserne Moncada), Miguel Rivas (disparu), Aquiles Iglesias et Barbeito Álvarez (exilés), ainsi qu’Isidro Moscú, Roberto Bretau, Manuel Gerona, Rafael Cerra, Modesto Barbieta, María Pinar González, le Dr Pablo Madan, Plácido Méndez, Eulogio Reloba (et ses fils), Abelardo Iglesias et Mario García (également avec leurs fils aînés).
Tous furent emprisonnés et, dans certains cas, torturés jusqu’à la mort, comme ce fut le cas d’Isidro Moscú. Les anarchistes furent également présents dans les guérillas. Dans l’Oriente, Gilberto Liman et Luis Linsuaín participèrent aux combats. Dans l’Escambray, l’une des figures principales fut Plácido Méndez. La lutte urbaine disposait des locaux de l’Association libertaire de La Havane comme centre de réunions clandestines aussi bien pour le Mouvement du 26 Juillet que pour le Directoire révolutionnaire.
La perspective libertaire sur la nature de la Révolution cubaine
Au début des années 1960, la revue libertaire argentine Reconstruir publia une série d’articles particulièrement révélateurs sur la révolution cubaine. Ces textes constituent des sources de première main permettant d’interpréter, d’un point de vue libertaire, le processus sociopolitique qui conduisit au renversement de Batista et de comprendre l’essence du nouveau régime mis en place.
Parmi les auteurs figurent Justo Muriel, Gastón Leval, Augusto Souchy et surtout Abelardo Iglesias, vétéran de la guerre civile espagnole et participant à la lutte contre Batista.
Parmi les témoignages les plus importants d’Iglesias sur la période de la victoire révolutionnaire figurent ses analyses des acquis syndicaux obtenus par les travailleurs cubains — acquis dont ils seraient ensuite privés par leur propre « Révolution » — ainsi que sa lecture de la spectaculaire « Marche sur La Havane » menée par Fidel Castro.
Pour Iglesias, il ne s’agissait que d’une mise en scène copiée de la marche de Mussolini sur Rome. Selon lui, ce coûteux spectacle n’avait aucune utilité militaire : le peuple cubain s’était déjà libéré de Batista. Cette démonstration n’était qu’une cérémonie destinée à exhiber le pouvoir du nouveau caudillo.
Les textes publiés par Reconstruir révèlent le caractère pluriclassiste, réformiste et démocratique que possédait à l’origine la révolution cubaine, ainsi que l’absence — sauf chez quelques éléments isolés — de l’anti-américanisme radical et du prosoviétisme que Fidel Castro allait promouvoir après avoir consolidé son pouvoir.
Selon ces articles, il ne s’agissait ni d’une véritable révolution ouvrière et paysanne, ni d’un rétablissement des libertés civiles, ni de la création d’un système socialiste. Les droits humains les plus élémentaires y étaient bafoués, tandis que les travailleurs des villes et des campagnes demeuraient privés du contrôle des moyens de production, dans une situation comparable, voire pire, à celle qui existait auparavant.
Bien que plus de trente ans se soient écoulés depuis leur publication, ces articles conservent une grande actualité, en particulier les analyses d’Abelardo Iglesias sur le fonctionnement de la nouvelle oligarchie dirigeante, ses techniques de propagande, de coercition et de mobilisation de masse.
Malheureusement, une partie importante de la « cubanologie » universitaire, retranchée dans certaines universités européennes et latino-américaines, ignore ces articles de Reconstruir ainsi que d’autres travaux décrivant la dénaturation stalinienne subie par la révolution cubaine. Un processus qui, selon ces auteurs, avait commencé bien avant la confrontation avec les États-Unis — confrontation qu’ils considèrent comme provoquée par Fidel Castro.
Notre homme à La Havane
Les Soviétiques découvrirent très tôt chez Fidel Castro un individu doté d’une habileté politique suffisante pour s’attribuer la victoire révolutionnaire — qui appartenait en réalité à l’ensemble des diverses forces sociales ayant affronté Batista. L’image bourgeoise et latifundiaire du jeune Castro empêcha les Cubains de soupçonner ce qu’il finit lui-même par déclarer en 1961 : qu’il avait été un marxiste convaincu (bien qu’immature) dès les débuts de la lutte armée. Toutes ses actions et déclarations politiques de cette période visaient à semer la confusion quant à sa véritable idéologie. Certains lui attribuèrent des conceptions fascistes, d’autres anarchistes.
Nombreux sont ceux qui tombèrent dans le piège de considérer Castro comme un libertaire, y compris Luis Mas Martín, chef de la propagande du Parti socialiste populaire (le parti des staliniens cubains), qui tenta d’utiliser Raúl Castro pour influencer Fidel. En 1959 encore, Mas Martín estimait que Fidel Castro était un anarchiste dont la haine des États-Unis finirait par le conduire dans les bras du Parti communiste, surtout si les Nord-Américains « continuaient à agir de façon idiote » [Andrew]. Il est très probable que les stratèges soviétiques aient préféré compartimenter les informations concernant leurs projets pour Cuba entre leur nouveau bras droit (le KGB) et l’ancienne gauche stalinienne déjà implantée sur l’île depuis les années 1920. Cela expliquerait pourquoi Mas Martín et d’autres dirigeants du PSP ignoraient les projets soviétiques concernant la révolution cubaine.
Le premier gouvernement révolutionnaire avait une apparence libérale. Le président Manuel Urrutia, désigné par Fidel Castro, avait défendu en tant que magistrat le droit de Fidel Castro à se rebeller contre la dictature de Batista. Cependant, il était également un opposant déclaré à l’impérialisme soviétique, position qu’il partageait avec de nombreux militants du Mouvement du 26 Juillet et d’autres organisations révolutionnaires. Ceux-ci faisaient confiance à Fidel, mais pas à Raúl Castro ni à Ernesto Che Guevara, ouvertement pro-soviétiques. Très vite, il devint évident que ce gouvernement provisoire ne détenait pas le véritable pouvoir. Quelques mois plus tard, le président Urrutia fut contraint de démissionner à la suite d’une manœuvre qu’il qualifia lui-même de « coup d’État du 17 juillet ».
L’infiltration communiste fut dénoncée par le commandant Huber Matos, chef militaire de Camagüey, ce qui lui valut d’être accusé de trahison et condamné à vingt ans de prison. C’est au cours du procès de Matos que disparut Camilo Cienfuegos, officiellement victime, selon le régime, d’un « accident d’avion ». Mais il existe une autre version des faits, rapportée dans Reconstruir par le capitaine Roberto Cárdenas, chef de la base aérienne de Camagüey au moment de la disparition. Cárdenas était un ami personnel de Camilo ; il avait combattu la tyrannie de Batista dans la Colonne 14, où il dirigeait la section de renseignement.
« En réalité, ce qui s’était passé, c’est que Camilo avait été tué par Fidel lui-même au Palais présidentiel, vers neuf heures et demie du soir le 27 octobre, jour où eut lieu le rassemblement réclamant l’exécution de Huber Matos. Pepita Riera se trouvait au Palais présidentiel pendant cette manifestation où les masses furent poussées à exiger le peloton d’exécution pour Huber Matos. Fidel, Raúl et Almeida s’adressèrent à la foule. Camilo refusa de parler ce soir-là. Plus tard, il reprocha à Raúl son attitude et déclara qu’il était honteux d’inciter les masses à réclamer l’exécution du commandant Matos, qui n’était coupable d’aucun crime. Raúl répondit avec colère et en l’insultant. Camilo lui dit alors, sur le même ton, que s’il continuait ainsi, il le tuerait sur-le-champ. Un autre témoin, dont l’identité ne peut encore être révélée, assista à la suite de cette dispute. Selon lui, les voix montèrent progressivement jusqu’à ce qu’un coup de feu retentisse soudain, suivi d’un second. Ce témoin entendit alors Raúl crier : “Tu l’as tué !” Cela se passait dans une des pièces du Palais présidentiel où ils s’étaient réunis. Nous avons appris par la suite que Fidel avait eu besoin cette nuit-là d’une assistance médicale à la suite d’une crise nerveuse et d’un état hystérique » [Cárdenas].
En tant qu’officier de l’aviation rebelle et pilote expérimenté, le capitaine Cárdenas releva plusieurs incohérences dans les recherches concernant Camilo et organisa une enquête parallèle. Il retrouva ainsi l’avion de Camilo dans une propriété située à vingt-cinq milles au sud-est de Camagüey, appelée « La Larga ». Le petit appareil y était dissimulé sous des feuilles de palmier et ses insignes avaient été recouverts de peinture blanche [Cárdenas].
Camilo a été l’une des figures dont le charisme et l’idéologie ambiguë, associés à la couleur rouge et noire du brassard porté par les membres du Mouvement du 26 Juillet, ont contribué à la confusion générale concernant la prétendue matrice libertaire de la révolution cubaine. L’auteur eut l’occasion d’aborder ce sujet en mai 1998 lors d’une activité des anarcho-syndicalistes suédois avec l’anarchiste napolitain Egno Carbone, qui cita un article publié dans le journal libertaire italien Humanità Nova, où Camilo Cienfuegos était présenté comme l’esprit libertaire de la Révolution et où était évoquée la possibilité que Fidel l’ait fait assassiner.
Selon Frank Fernández, historien rigoureux de l’anarchisme cubain, il n’existe aucune preuve que Camilo ait professé une idéologie anarchiste, bien que l’on sache que son père milita dans les rangs libertaires durant sa jeunesse. D’autre part, son frère Osmani était membre du PSP avant la révolution et fut, jusqu’à une époque récente, l’un des principaux dirigeants du régime cubain. (Connaissait-il les révélations de Cárdenas concernant Camilo ?)
Ce qui semble en revanche ressortir des déclarations de Roberto Cárdenas, c’est que Camilo, contrairement à son frère, aurait constitué un obstacle à la soviétisation du pays. Le capitaine affirme qu’en 1958 déjà, certains officiers rebelles avaient décelé les « tendances communisantes » de Fidel Castro. Une nuit de septembre 1958, une réunion se tint dans la propriété de Cárdenas avec la participation de Camilo. Il y fut convenu qu’à la première manifestation ouverte de communisme de la part de Fidel, les participants feraient tout leur possible pour le destituer [Cárdenas].
Malheureusement, les événements se déroulèrent avec une telle rapidité que les forces anti-staliniennes de la révolution ne parvinrent pas à stopper l’infiltration, préparée à l’avance par les éléments pro-soviétiques. Les secteurs politique, économique, idéologique et surtout répressif de l’appareil d’État furent rapidement investis par des cadres communistes. Quiconque aurait pris la peine de visiter le musée du ministère de l’Intérieur, situé à l’angle de la Cinquième Avenue et de la 14e Rue, à Miramar, La Havane, comme le fit l’auteur au printemps 1993, aurait constaté, à la lecture des biographies figurant sous les portraits des premiers « martyrs » du G-2, que la majorité d’entre eux appartenait au Parti socialiste populaire avant d’intégrer les services de sécurité. Comparé à d’autres organisations, le PSP s’était relativement peu distingué dans la lutte clandestine contre Batista. Il paraît donc quelque peu disproportionné que tant de confiance ait été accordée à ses cadres lorsqu’il s’est agi de réprimer les groupes de toutes tendances — souvent issus eux-mêmes du mouvement révolutionnaire — qui s’opposèrent au gouvernement de Castro.
L’Espagne, éloigne de moi ce calice
Il ne se produisait rien de « nouveau sous le soleil » ; les anarchistes cubains, qui avaient participé comme combattants à la guerre civile espagnole, découvrirent que se répétait à Cuba, mais à une échelle plus grande encore qu’en Espagne, le mode opératoire des communistes. Pendant la guerre civile, les staliniens, en s’abritant derrière la lutte antifasciste ainsi que grâce au soutien économique et aux services de renseignement fournis par l’URSS, parvinrent à acquérir un pouvoir suffisant pour éliminer sournoisement de nombreux antifranquistes.
La décision d’apporter une aide à la République espagnole fut prise par Staline le 31 août 1936, lors d’une réunion du Politburo tenue à Moscou. Dès lors, le Komintern ainsi que ses différents agents, organisations secrètes et services d’espionnage se préparèrent à un engagement militaire accru. Le 14 septembre eut lieu une réunion décisive dans les locaux mêmes de la tristement célèbre Loubianka, apparemment en présence de Iagoda, chef de la police secrète du NKVD. Il y fut décidé d’organiser l’aide militaire directe de l’Union soviétique à l’Espagne — peut-être saura-t-on un jour où fut prise la décision analogue concernant Cuba.
Au cours de cette réunion, le NKVD reçut la mission de superviser les envois d’armes et de personnel à destination de l’Espagne, et « Alexander Orlov » (pseudonyme) fut nommé officier responsable [Johansson…]. Cet homme allait devenir l’éminence grise chargée de mettre en œuvre en Espagne nombre des mesures répressives que ses disciples appliqueraient, un peu plus de vingt ans plus tard, contre les anarchistes à Cuba.
Il convient de rappeler ici, à titre d’exemple, l’un des cas les plus scandaleux de répression stalinienne en Espagne : l’anéantissement du Parti ouvrier d’unification marxiste (POUM). Cette organisation comptait environ 60 000 membres et était dirigée par Andrés Nin, ancien secrétaire de Trotski à Moscou, qui adoptait une position totalement critique à l’égard du stalinisme. C’est d’ailleurs grâce à l’influence de Nin sur le communiste cubain Sandalio Junco que le trotskisme vit le jour à Cuba.
Il n’est pas fortuit que Junco ait péri une décennie après son mentor, lui aussi victime du stalinisme, sous les balles d’une bande à laquelle participait notamment Armando Acosta. Ce dernier deviendrait plus tard assistant du Che Guevara durant son incursion guérillera dans la province de Las Villas, puis président des futurs Comités de défense de la Révolution.
Revenons à l’Espagne. Le prestige de Nin lui permit d’occuper le portefeuille de ministre de la Justice dans le gouvernement catalan, ce qui lui valut les critiques de Trotski. Malgré cela, le POUM ne rallia pas le stalinisme ; il demeura l’un des rares groupes au sein de la République qui, avec certaines publications anarchistes, osait dénoncer les procès de Moscou.
Les communistes espagnols et leurs alliés internationaux lancèrent alors une vigoureuse campagne contre le POUM. La première étape consista à faire expulser Nin du gouvernement catalan en décembre 1936. Le point culminant fut son arrestation suivie de sa disparition. Les dirigeants du POUM furent accusés d’être des fascistes.
Les persécutions et les tortures étaient menées par des communistes étrangers agissant sur les instructions d’Orlov, lequel insistait pour que le gouvernement espagnol ne soit pas informé de l’affaire. Pendant ce temps, les socialistes et les républicains, absorbés par leur lutte contre Franco, y prêtèrent à peine attention.
Après l’assassinat de Nin, les hommes d’Orlov poursuivirent leurs activités tandis qu’était créé un service de contre-espionnage appelé SIM (Service d’investigation militaire), destiné notamment à limiter l’action des anarchistes. Bien qu’au départ le SIM ait servi loyalement le gouvernement républicain et ait même dénoncé certaines initiatives des fonctionnaires soviétiques agissant sans son accord, il finit par se transformer en police politique au service des communistes.
L’historien de la guerre civile espagnole Hugh Thomas rapporte :
« Dans tous les cas, le SIM commença bientôt à employer les ignobles méthodes de torture du NKVD : on construisit des cellules si exiguës qu’un prisonnier pouvait à peine y tenir debout, avec un sol constitué de briques posées sur la tranche. On installait de puissantes lumières provoquant l’éblouissement, ou l’on utilisait des bruits assourdissants, des bains glacés, des fers chauffés à blanc ou des matraques. Le SIM fut responsable de l’assassinat de plusieurs recrues de l’armée républicaine, non seulement des lâches ou des inefficaces, mais aussi de ceux qui refusaient d’obéir aux chefs communistes » [Andrew].
De la même manière que le stalinisme en Espagne chercha à faire passer les militants du POUM pour des agents des « nationalistes », les opposants à Castro — parmi lesquels les anarchistes et les trotskistes — furent présentés comme des alliés de la réaction ou des agents de l’impérialisme. Cette pratique consistant à identifier les anti-staliniens aux forces de la « contre-révolution » fut appliquée à Cuba grâce aux « conseils » de nombreux cadres formés durant la guerre civile espagnole ou issus de familles communistes éduquées dans la « patrie de Lénine ».
Il ne faut donc pas s’étonner des similitudes entre les méthodes de pression utilisées dans les prisons cubaines, telles qu’elles sont décrites par les prisonniers politiques du régime castriste, et celles que Hugh Thomas attribue aux prisons du SIM en Espagne. On peut ainsi conclure que la guerre civile espagnole servit aux stratèges soviétiques de laboratoire d’expérimentation dont les résultats seraient ensuite appliqués lors de la satellisation des pays d’Europe orientale et, plus particulièrement, de Cuba, dont le contexte socioculturel présentait de nombreuses affinités avec celui de l’Espagne.
Voyons maintenant comment débute ce que l’auteur appelle le « dossier cubain » du KGB — en laissant de côté la thèse de Salvador Díaz Verson selon laquelle Fidel Castro aurait été recruté dès 1948.
Au milieu des années 1950, les services de renseignement soviétiques doutaient fortement de la possibilité de voir s’installer un pouvoir communiste en Amérique latine, en raison de l’immense influence exercée par les États-Unis sur le continent. Pourtant, ils disposaient déjà d’un remarquable vivier d’espions constitué par les partis communistes, véritables bras politiques de l’URSS dans la région. Selon les circonstances, ces partis étaient capables de favoriser ou d’entraver une révolution selon qu’elle servait ou nuisait aux intérêts soviétiques.
Le premier responsable du KGB à percevoir le potentiel de Fidel Castro pour les intérêts soviétiques en Amérique latine fut le jeune officier hispanophone Nikolaï Sergueïevitch Leonov, alors en poste à Mexico. Leonov avait déjà fait la connaissance de Raúl Castro en 1951, à l’occasion du retour de celui-ci d’un Festival mondial de la jeunesse organisé à Vienne. La rencontre eut lieu à bord du navire qui le ramenait d’Europe. Ainsi commença une histoire qui, selon l’auteur, dépasserait les plus extravagantes aventures de James Bond, mais avec une issue inverse : une victoire éclatante du KGB sur les services de renseignement occidentaux.
Leonov fréquentait la maison de la célèbre María Antonia — mentionnée par Ernesto Guevara dans sa lettre d’adieu à Fidel Castro avant l’expédition bolivienne. C’est là qu’il se lia également avec Ernesto « Che » Guevara, alors décrit comme un « rebelle sans cause » à l’idéologie marxiste encore imprécise, admirateur de Mao, recruté par Ñico López et Raúl Castro — déjà staliniens convaincus — pour rejoindre le mouvement armé.
Par la suite, Guevara rencontra fréquemment Leonov à l’ambassade soviétique ainsi que dans diverses institutions « culturelles » soviétiques au Mexique, où il eut accès à la littérature soviétique la plus récente — et, bien entendu, à sa propagande.
Carlos Franqui raconte que lorsqu’il fit la connaissance de Guevara, celui-ci lisait les thèses de Lénine commentées par Staline. Franqui lui demanda alors s’il avait lu le rapport secret de Nikita Khrouchtchev au XXe Congrès du Parti communiste soviétique. Guevara répondit qu’il s’agissait de « propagande impérialiste ». De même, il qualifia devant un autre témoin la révolution hongroise anti-stalinienne de simple « émeute fasciste ».
Sans pouvoir affirmer que le Che fut un agent professionnel du KGB, l’auteur considère qu’il devint, avec Raúl Castro, un véritable cheval de Troie de l’influence soviétique au sein des guérillas et de la future Révolution cubaine. Alors qu’il n’était encore qu’un membre parmi d’autres durant la préparation de l’expédition du Granma, Guevara obtint les meilleures évaluations et devint l’élève préféré d’Alberto Bayo, prestigieux officier républicain espagnol qui assurait l’entraînement militaire des futurs guérilleros.
Devenu commandant guérillero, Guevara favorisa l’intégration dans les maquis de cadres du Parti socialiste populaire, parmi lesquels des figures importantes du stalinisme cubain comme Carlos Rafael Rodríguez et Armando Acosta, son assistant militaire.
Cependant, ni Guevara ni Raúl Castro n’étaient les seuls à entretenir des contacts directs avec les représentants soviétiques. Fidel Castro lui-même s’était adressé à l’ambassade d’Union soviétique afin d’obtenir une aide militaire pour sa lutte contre Batista. Leonov commença alors à le rencontrer régulièrement et lui apporta son soutien moral. Il avait constaté que Fidel contrôlait totalement le Mouvement du 26 Juillet et que son frère Raúl ainsi que le Che se considéraient déjà comme de véritables marxistes-léninistes.
Le second moment décisif survint au début de 1959, lorsque l’agent du KGB Alexandre Alexeïev arriva à Cuba sous couverture de journaliste de l’agence TASS. Il rencontra d’abord Guevara, puis Fidel Castro, auxquels il promit le soutien total de l’Union soviétique.
En juillet 1959, Ramiro Valdés, chef des services de renseignement de Castro, tint à Mexico une réunion clandestine avec l’ambassadeur soviétique et un représentant du KGB. Il en résulta un accord prévoyant l’envoi de plus de cent conseillers du KGB chargés d’organiser les services de renseignement et de sécurité du nouveau régime. Beaucoup furent recrutés parmi les « enfants » — surnom donné aux descendants de communistes espagnols exilés en Union soviétique.
Parmi eux figurait également Enrique Líster, vétéran de la guerre civile espagnole, dirigeant communiste et adversaire acharné des expériences libertaires menées durant le conflit espagnol.
Dans ses mémoires, Líster avait décrit la révolution anarchiste d’Aragon comme une « tyrannie inhumaine ayant fait de la terreur un instrument d’autorité et du crime une méthode organisée ». Pourtant, selon l’auteur, il allait contribuer à Cuba à la création de l’un des dispositifs de surveillance et de contrôle social les plus efficaces jamais mis en place dans un régime totalitaire : les Comités de défense de la Révolution, placés sous la direction d’Armando Acosta, considéré comme un fidèle serviteur de l’Union soviétique.
Ainsi, les adversaires qui s’étaient affrontés au sein du camp républicain pendant la guerre civile espagnole — staliniens et anti-staliniens — allaient se retrouver une nouvelle fois à Cuba.
L’auteur prend pour exemple le destin d’Antonio Ortega, intellectuel républicain espagnol qui avait su concilier activité politique, culture et engagement scientifique. Exilé à Cuba en 1939, il devint rapidement chef du service d’information de la prestigieuse revue Bohemia, dirigée par Miguel Ángel Quevedo.
Considéré comme l’un des meilleurs nouvellistes de son époque à Cuba, Ortega participa en 1945 à la fondation du PEN Club cubain. En 1954, Bohemia était devenue la revue en langue espagnole la plus diffusée au monde. Cette année-là, la maison d’édition acquit également la revue Carteles, dont Ortega prit la direction.
Opposé à la dictature de Batista, il s’abstint de participer aux activités culturelles officielles du régime. La chute de Batista fut saluée par Carteles, mais l’enthousiasme céda rapidement la place à la désillusion lorsqu’apparut la perspective d’un régime communiste à Cuba.
Miguel Ángel Quevedo proposa alors à Ortega de quitter le pays pour fonder au Venezuela une publication intitulée Bohemia Libre. Ortega reprit donc le chemin de l’exil, cette fois pour fuir le stalinisme cubain. Il mourut pauvre mais libre à Caracas en 1970.
Un autre exemple est celui de Salvador García. Membre des jeunesses libertaires dès son adolescence, combattant pendant la guerre civile jusqu’à la chute de la Catalogne, puis résistant dans les maquis français contre l’occupation allemande, il émigra ensuite à Cuba, patrie d’origine de son épouse.
Pendant de nombreuses années, il fut secrétaire de la CNT espagnole à Cuba. Les événements révolutionnaires l’obligèrent cependant à se réfugier à l’ambassade du Mexique en 1963 puis à s’exiler.
Son témoignage constitue l’une des critiques les plus sévères formulées par un anarchiste espagnol contre le régime de Castro. Dans une interview publiée par la revue Reconstruir, García décrivait l’émergence d’une nouvelle classe dirigeante administrant la production, l’extension de l’appareil bureaucratique, la criminalisation de toute critique assimilée à de la contre-révolution, les privilèges accordés aux techniciens soviétiques, la baisse du niveau de vie des Cubains, la disparition des droits civiques et syndicaux, ainsi que l’échec des politiques sucrières et du prétendu « travail volontaire ».
Malgré tout, il conservait l’espoir d’une future libération du peuple cubain, tout en soulignant qu’« il n’est pas facile pour un peuple de se libérer seul », prenant pour exemple l’Espagne franquiste qui subsistait alors même que le fascisme avait été vaincu sur les champs de bataille européens.
L’auteur conclut que le régime de Fidel Castro dépasserait finalement celui de Franco par sa longévité et son absence de libertés. Dans un système façonné, selon lui, sous l’influence du KGB, l’anarchisme n’avait plus sa place. Une fois le pouvoir absolu de Fidel Castro établi, les anarchistes cubains n’avaient plus qu’une seule certitude : leurs jours sur l’île étaient comptés.
Sources
- Abelardo Iglesias, « Révolution et dictature à Cuba », Reconstruir, 20/10/1962, Buenos Aires, Argentine ; et Reconstruir, recueil d’articles, 1963. / Notes complémentaires à l’article d’Alfredo Gómez, dans Guángara Libertaria, automne 1991.
- Agrupación Sindicalista Libertaria (Regroupement syndicaliste libertaire), « Déclaration de principes », La Havane, juin 1960. Reproduit dans Guángara Libertaria, été 1990.
- Alfredo Gómez, Les anarchistes cubains ou la mauvaise conscience de l’anarchisme, dans Guángara Libertaria, été 1981.
- Anna Johansson, Annika Hjelm et Rebecka Bohlin, « Kuba ur ett frihetligt perspektiv » (Cuba dans une perspective libertaire), dans Syndikalisten, avril 1998, Stockholm.
- August Souchy, « Témoignages sur la Révolution cubaine », Reconstruir, Buenos Aires, Argentine, décembre 1960.
- Christopher Andrew, Le KGB de l’intérieur, Nonnierr Fakta Bokförlag CAAB, Uddevalla, 1991.
- Frank Fernández :
- The Anarchist & Liberty, Monty Miller Press, 1987 ;
- Lucha Justa y Necesaria (Une lutte juste et nécessaire), octobre 1996, p. 88-90 ;
- « Hommage à Santiago Cobo », dans Guángara Libertaria, hiver 1992, vol. 13, n° 49 ;
- Lettre personnelle à l’auteur, 5 décembre 1997.
- Gastón Leval, « Le castro-communisme ne peut tromper personne », Reconstruir, n° 21, novembre-décembre 1962.
- Hugh Thomas, La Guerre civile espagnole, tome I, Grijalbo Mondadori, Barcelone, 1995.
- Jorge Domingo Antonio Ortega, « De retour », La Gaceta de Cuba, n° 2, mars-avril 1998, La Havane.
- Justo Muriel, « Les Cubains et la liberté », Reconstruir, n° 41, mars-avril 1961.
- Paco Cabello, « Cent ans après l’indépendance cubaine… le pape à Cuba », CNT, février-avril 1998.
- Roberto Cárdenas, « La mort de Camilo Cienfuegos », Reconstruir, novembre-décembre 1961.
- Salvador García, « Autour de la Révolution cubaine », Reconstruir, juillet-août 1963.
- Sam Dolgoff, Den Kubanska Revolutionen – ur ett Kritisk Perspektiv (La Révolution cubaine dans une perspective critique), Tryckeri AB Federativ, Stockholm, 1982.
Carlos Estefanía, 2000
Article publié à l’origine dans Iniciativa Socialista n° 59, hiver 2000-2001. Carlos M. Estefanía, dissident cubain résidant en Suède, est directeur de la revue électronique Cuba Nuestra.